La chronique
Certains romans se savourent pour leur histoire, d'autres pour leurs personnages. Et puis il y a ceux qui s'attardent dans la tête longtemps après la dernière page, non pas à cause de ce qu'ils racontent, mais de ce qu'ils interrogent. Mercure appartient à cette famille-là. Mon deuxième Amélie Nothomb, après Hygiène de l'assassin, et je commence à cerner ce qui fait sa signature : des univers clos et étranges, des personnages excessifs, et une écriture qui transforme la conversation en champ de bataille. C'est d'ailleurs tout le paradoxe de mon avis sur Mercure : une lecture que j'ai admirée pour son intelligence et sa singularité, sans qu'elle parvienne à me bouleverser tout à fait.
L'emprise comme prison sans barreaux
Sur l'île des Mortes-Frontières, dans une demeure sans miroir ni fenêtre, Hazel vit recluse sous la coupe du capitaine Omer Loncours. Hazel se sait défigurée depuis un bombardement, et cette blessure la tient recluse loin des regards, bien plus sûrement que n'importe quelle serrure. Comment affronter le monde quand on se croit monstrueuse ? Seule Françoise, l'infirmière qui vient la soigner chaque jour, partage un peu de son quotidien isolé.
Ce qui m'a plongé de suite dans le récit, c'est la finesse du regard que Nothomb pose sur la domination. L'emprise, ici, n'enferme pas seulement un corps, elle colonise une perception. Loncours ne contrôle pas que les déplacements d'Hazel, il contrôle l'image qu'elle a d'elle-même, et c'est infiniment plus pervers. Lui retirer son reflet, c'est lui retirer son autonomie. Le plus troublant, c'est qu'Hazel perçoit l'injustice de sa condition sans en saisir les ressorts, et que son geôlier représente en même temps, à ses yeux, une forme de protection. Comment rêver sa liberté quand une part de nos repères dépend précisément de celui qui nous les confisque ? Cette contradiction est vertigineuse, et le fait qu'un roman de 1998 traite de l'emprise psychologique avec une telle acuité force le respect. Près de trente ans plus tard, le propos n'a pas pris une ride.
Omer, lui, m'a profondément dégoûté. Sa façon de considérer les femmes, de les posséder comme des objets de contemplation, en fait un personnage abject. Et c'est là que le roman déploie sa deuxième grande idée : la vraie monstruosité ne se niche pas où les personnages la cherchent. Pendant qu'on s'obsède de laideur physique, c'est la laideur morale qui ronge tout. Nothomb joue de la beauté, du regard des autres et de l'apparence pour poser une question de pouvoir, car contrôler la façon dont quelqu'un se voit, c'est déjà le déposséder de lui-même.
« Pendant qu'on s'obsède de laideur physique, c'est la laideur morale qui ronge tout. »
Un titre-miroir et une distance assumée (enfin j'imagine ?)
Impossible de passer à côté de la richesse du titre. Le mercure, c'est d'abord le métal dont on faisait les miroirs, cet objet interdit sur l'île. C'est aussi Mercure, le messager des dieux, écho limpide à Françoise qui vient apporter la vérité du dehors. Et le caducée de Mercure est le symbole des soignants, or Françoise est infirmière. Trois sens qui se répondent dans un seul mot : il fallait oser, et c'est brillamment pensé.
La plume, justement, est une vraie réussite. Fluide, intelligente, singulière, portée par des dialogues ciselés et une pluie de références littéraires, dont certaines m'ont échappé faute d'avoir lu les classiques convoqués. Mais une réserve vient nuancer mon avis sur Mercure, et c'est précisément celle que j'avais déjà ressentie avec Hygiène de l'assassin : j'ai parfois l'impression que les personnages de Nothomb existent moins pour vivre leur histoire que pour confronter des idées. Leurs échanges, d'une virtuosité théâtrale, m'ont par moments semblé trop construits, presque manufacturés, chacun devant incarner une thèse ou défendre une position. Ce n'est pas qu'ils manquent d'humanité, au contraire, ils ont des failles, une cruauté très réelle. Mais cette architecture intellectuelle crée une distance. J'ai été touché par Hazel sans jamais m'abandonner tout à fait à son sort, conscient en permanence de la mécanique d'idées qui tournait sous le récit. C'est un choix que je comprends et respecte, mais qui plafonne, pour moi, la puissance émotionnelle du roman.
« J'ai été touché par Hazel sans jamais m'abandonner tout à fait à son sort, conscient en permanence de la mécanique d'idées qui tournait sous le récit. »
Reste la grande singularité de Mercure : ses deux fins. Sans rien en dévoiler, Nothomb propose deux dénouements distincts, et le procédé me laisse partagé. D'ordinaire, je préfère qu'un auteur tranche et assume sa conclusion. Mais ici, les deux issues se complètent avec intelligence, chacune éclairant autrement les personnages et les mécaniques d'emprise. J'ai une préférence pour la seconde, plus crédible dans la continuité du récit, même si la première possède une portée psychologique plus riche. Mon seul regret, c'est de ne pas avoir trouvé dans une seule fin la crédibilité de l'une et la profondeur de l'autre réunies.
Mon avis sur Mercure en quelques phrases
Pour conclure mon avis sur Mercure, je retiens un roman singulier et profondément intelligent, qui dissèque l'emprise, la domination masculine et le pouvoir de l'apparence avec une pertinence intacte. La plume de Nothomb y est remarquable, et sa capacité à faire jaillir des questionnements complexes d'une histoire aussi courte impressionne. Mais ce caractère très cérébral, ces personnages un peu trop au service de la pensée, ont dressé entre le récit et moi une vitre que je n'ai jamais totalement franchie. Je l'ai davantage admiré pour ce qu'il interroge que bouleversé par ce qu'il m'a fait ressentir. Grand lecteur de thrillers avant tout, je reste sans doute plus sensible aux récits qui m'emportent qu'à ceux qui me font réfléchir, et c'est une affaire de tempérament, pas un défaut du livre. Je le recommande sans hésiter à qui aime les histoires atypiques qui continuent de travailler l'esprit une fois la dernière page tournée. Nothomb, elle, ne m'a pas encore terrassé, mais elle m'intrigue assez pour que je poursuive la découverte.
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