La chronique
Avant de commencer Cette chronique dévoile des éléments du premier tome. Si vous ne l’avez pas encore lu, filez plutôt vers ma chronique de La Faucheuse.
J’avais refermé le premier tome avec la ferme intention de faire durer le plaisir, un tome par mois, pas plus. Résultat, j’ai englouti les deux volumes dans le même mois, incapable de résister à l’appel.
C’est dire si Thunderhead a tenu ses promesses. Mieux, il les dépasse par endroits, en emmenant la saga vers un terrain plus sombre, plus adulte et surtout plus politique.
Un monde parfait qui se fissure
On retrouve Citra, devenue Dame Anastasia, et Rowan, chacun sur sa propre trajectoire. La première apprend son métier de faucheuse et invente une manière bien à elle de glaner, empreinte de compassion : un sursis d’un mois accordé à ses victimes, le temps de dire au revoir, de mettre leur vie en ordre. Le second s’est fait justicier, traquant dans l’ombre les faucheurs corrompus qui déshonorent leur charge. Deux évolutions que j’ai adoré suivre. Voir ces personnages grandir, s’affirmer, ainsi que de trouver leur voie donne une vraie profondeur au récit, et j’avoue être resté attaché à ce duo plus qu’à quiconque, même si je regrette que leurs routes restent une fois de plus séparées. (Mais cela est assez logique au vu du choix de vie de Rowan)
« Même une société parfaite n’est jamais à l’abri du fanatisme et de la démagogie. »
Ce qui m’a plu par rapport au premier tome, c’est le changement de registre. Là où le premier tome assumait pleinement son étiquette young adult, celui-ci s’en éloigne. La dimension politique prend le pouvoir, si j’ose dire, et c’est précisément ce qui m’a le plus plu. Shusterman construit un affrontement idéologique avec deux visions de la mort qui se disputent l’âme des faucheurs. D’un côté, l’ancienne garde, celle qui glane avec respect et retenue, consciente du poids terrible de son geste. De l’autre, une faction qui rêve de spectacle, de carnage et de plaisir. Ce clivage devient le moteur du roman, et il porte une réflexion qui dépasse largement le cadre de la fiction : même une société parfaite n’est jamais à l’abri du fanatisme et de la démagogie, dès lors qu’un pouvoir échappe à tout contre-pouvoir. À qui confier le droit de donner la mort ? Comment encadrer ceux qui, par définition, échappent à toute autorité ?
Une IA qui regarde sans agir
Le titre du tome revient au Thunderhead, cette intelligence artificielle bienveillante qui gouverne le monde et dont on découvre enfin les pensées, glissées à la fin de chaque chapitre. Le paradoxe qui le définit est assez intéréssant : il voit tout, sait tout, pourrait empêcher le pire, mais s’interdit d’intervenir dans la seule sphère qui lui échappe, celle des faucheurs. Un dieu omniscient et impuissant, condamné à regarder le monde déraper sans lever le petit doigt. Il y a quelque chose de profondément tragique dans cette retenue, d’autant plus déchirant qu’on le sait brillant, capable de tout anticiper. J’ai aimé ces incursions dans sa conscience, même si, je dois l’avouer, ce n’est pas son point de vue qui m’a le plus tenu en haleine. Le personnage-titre n’aura pas été mon moteur de lecture principal, la montée du complot politique l’emportant largement dans mon cœur.
L’univers, lui, continue de s’étoffer avec richesse. On en apprend davantage sur cette société, ses marges, ses laissés-pour-compte, ses failles. Shusterman ne se contente jamais de son décor, il le creuse, le complexifie, y ajoute sans cesse de nouvelles strates. Cette manière de faire grandir son monde en même temps que ses personnages est l’une des grandes forces de la saga.
Tout n’est pas parfait pour autant. J’ai relevé quelques longueurs disséminées çà et là, rien de rédhibitoire mais de petits ralentissements qui parsèment le récit. Surtout, l’arc consacré à Maître Faraday m’a nettement moins convaincu. Trop en retrait, trop peu mis en avant, son intrigue m’a paru secondaire, presque anecdotique face aux enjeux brûlants qui se jouaient ailleurs. J’attendais toujours de revenir aux autres intrigues.
Mais tout cela s’efface devant la fin. Les trois derniers chapitres sont d’une puissance rare.
Spoiler sur le final — cliquez pour révéler
Le vote contesté, la catastrophe d’Endura, ce dénouement qui bascule dans la tragédie pure : Shusterman ne recule devant rien et signe une conclusion aussi touchante que dévastatrice, qui laisse le lecteur sonné et incapable de ne pas se jeter sur la suite.
Sans rien dévoiler, disons que ce final m’a cueilli en plein cœur. Un twist que je n’avais pas vu venir et une fin bien triste.
En conclusion, voici mon avis sur La Faucheuse tome 2
Thunderhead est cette suite qui ne se contente pas d’égaler son prédécesseur, elle l’enrichit. En délaissant un peu le registre young adult pour embrasser une intrigue politique dense, en offrant à son IA une conscience tragique, en poussant ses personnages vers plus de maturité, Neal Shusterman prouve qu’il maîtrise parfaitement son univers. Quelques longueurs et un arc en demi-teinte l’empêchent du sans-faute, mais la richesse du propos et surtout cette fin dévastatrice emportent tout. Autant dire que le tome 3 ne fera pas long feu dans ma pile : rendez-vous en octobre, car après un final pareil, patienter davantage relèverait du supplice.