La chronique
Je pensais découvrir les coulisses de la politique française. Je ne m'attendais pas à y rencontrer autant de violence. Ce roman d'Henri Lœvenbruck m'a été conseillé par un libraire dans le cadre de mon abonnement Kube, après une demande assez simple : comprendre un peu mieux les rouages de la politique française. Aussitôt reçu, aussitôt commencé. Et près de 820 pages plus tard, dans l'édition que j'ai lue, j'en ressors avec la sensation d'avoir énormément appris, mais aussi avec une certaine fatigue. Mon avis sur J'irai tuer pour vous est donc assez paradoxal : j'ai adoré découvrir tout ce que ce livre avait à m'apprendre, jusqu'à finir par trouver cette richesse presque étouffante.
Quand l'Histoire nous rappelle ce que nous ignorons
Nous sommes au milieu des années 1980. La France traverse une période marquée par des attentats, tandis que plusieurs de ses ressortissants sont retenus en otage au Liban. Au cœur de cette situation, Marc Masson, un ancien déserteur devenu agent externe de la DGSE, se retrouve chargé de missions dont l'existence même doit rester secrète. Un homme qui tue au service de l'État, dans une France où les intérêts politiques ne semblent pas toujours s'accorder avec les impératifs humains.
Je suis né au début des années 2000. Autant dire que cette période de notre histoire m'était largement inconnue. J'avais évidemment quelques connaissances sur François Mitterrand ou Jacques Chirac, mais j'ignorais presque tout de ces attentats et des négociations diplomatiques qui les entouraient. Mon avis sur J'irai tuer pour vous est d'ailleurs largement influencé par cette découverte d'une période historique que je connaissais si peu. C'est probablement ce qui a rendu les premières centaines de pages aussi intéressantes. Je découvrais des événements qui s'étaient réellement déroulés dans mon pays, pas si longtemps avant ma naissance, et dont je n'avais pourtant jamais entendu parler.
Cette sensation d'apprendre en lisant, je l'avais déjà éprouvée récemment avec Impact d'Olivier Norek, qui m'avait amené à regarder certaines questions écologiques autrement. J'aime lorsqu'un roman me pousse à m'intéresser à des sujets auxquels je n'aurais pas spontanément consacré du temps. Ici, Henri Lœvenbruck ouvre les portes d'un univers dont nous percevons rarement autre chose que les décisions officielles.
Certains passages m'ont d'ailleurs profondément révolté. Je pense notamment aux rivalités politiques entourant les négociations pour la libération des otages français au Liban, à l'approche des élections législatives de 1986. Le roman revient sur les accusations selon lesquelles des négociations auraient été entravées pour permettre au futur gouvernement d'en recueillir les bénéfices politiques. Cette affaire a réellement suscité des controverses historiques, même si les responsabilités exactes restent à examiner.
Rien que l'idée me révolte. Imaginer que la libération d'êtres humains puisse être retardée pour servir des ambitions électorales me paraît moralement insupportable. On ne parle plus seulement de stratégies politiques, mais de personnes dont la vie dépend de décisions prises loin d'elles. Et c'est précisément ce qui m'a mis en colère : cette possibilité de faire passer la reconnaissance politique avant l'urgence humaine.
« Imaginer que la libération d'êtres humains puisse être retardée pour servir des ambitions électorales me paraît moralement insupportable. »
Je ne suis pas naïf au point d'imaginer un monde politique exempt de calculs. Mais entre savoir que des intérêts s'affrontent et découvrir jusqu'où certaines rivalités peuvent aller, il existe un fossé. Ce roman m'a confronté à cette distance entre ce que je pensais connaître et une réalité historique autrement plus complexe.
Marc Masson, un homme que je n'aurais peut-être pas dû autant apprécier
J'avais imaginé que Marc Masson serait notre principal guide tout au long du roman. Que nous découvririons cette période à travers son regard, au rythme de ses missions. Henri Lœvenbruck choisit pourtant d'élargir considérablement le récit, en accordant une place importante aux événements politiques et aux personnages historiques. J'ai parfois regretté de m'éloigner de Marc, tant ses chapitres étaient ceux que je prenais le plus de plaisir à retrouver.
C'est un personnage que j'ai beaucoup aimé. Son histoire personnelle est suffisamment développée pour ne pas le réduire à sa fonction d'agent clandestin. On découvre un homme complexe, dont le parcours est particulièrement intéressant. J'ai trouvé très juste l'équilibre entre ses missions et son existence en dehors des services secrets. Ce sont des passages que je n'aurais pas voulu voir raccourcis.
Mais en réfléchissant à cette lecture, une question assez inconfortable m'est venue à l'esprit : pourquoi ai-je apprécié aussi facilement un homme dont le métier consiste à tuer ?
Dans les thrillers que je lis habituellement, les assassins provoquent rarement ma sympathie. Je condamne leurs actes sans difficulté. Ici, je me suis attaché à Marc Masson sans véritablement remettre en question la nature de son travail. J'ai probablement accepté inconsciemment l'idée qu'il agissait pour protéger son pays, et donc pour une cause que je considérais comme légitime.
Je ne pense pas que cette contradiction fasse de Marc un personnage détestable, ni même que l'on doive nécessairement condamner un personnage pour apprécier sa construction. Mais j'ai trouvé intéressant de constater à quel point le contexte influence notre jugement moral. Un meurtre ne change pas de nature selon la personne qui le commet. Notre manière de le percevoir, en revanche, peut être radicalement différente.
« Un meurtre ne change pas de nature selon la personne qui le commet. »
C'est une réflexion que je n'avais pas eue spontanément pendant ma lecture. Elle est venue après coup, et elle contribue aussi à l'intérêt que je porte aujourd'hui à ce personnage.
Reste la question de la construction du roman. Henri Lœvenbruck a mené de longs entretiens avec l'homme ayant inspiré Marc Masson, et cette proximité avec le réel constitue une formidable matière narrative. Mais elle soulève aussi une difficulté : comment distinguer les faits authentiques des éléments romancés ?
L'auteur l'annonce dans sa préface, et je trouve indispensable de la lire. Malgré cela, je me suis parfois demandé si telle mission avait véritablement eu lieu ou si certains épisodes avaient été reconstruits pour les besoins du récit. Ce n'est pas un reproche majeur, car nous lisons bien un roman, pas une enquête historique. J'aurais simplement aimé disposer de quelques repères supplémentaires pour prolonger mes découvertes.
L'autre difficulté, plus importante à mes yeux, concerne la densité de l'ensemble. À force de multiplier les événements et les changements de perspective, le récit finit par demander une attention considérable. J'ai adoré cette richesse pendant une grande partie de ma lecture, avant de commencer à la subir.
Sur les dernières centaines de pages, j'étais fatigué. Il m'est même arrivé de parcourir certains passages plus rapidement, tant j'avais l'impression d'avoir déjà absorbé énormément d'informations. Pourtant, je voulais absolument connaître la suite. Je voulais savoir comment les événements historiques allaient évoluer, mais surtout ce qui attendait Marc Masson.
C'est là tout le paradoxe de ce livre : il m'a épuisé précisément parce qu'il avait tant de choses à raconter. J'aurais apprécié davantage de retenue, sans pour autant souhaiter qu'il perde la richesse qui fait son intérêt.
« Il m'a épuisé précisément parce qu'il avait tant de choses à raconter. »
Voici en résumé mon avis sur J'irai tuer pour vous
Il m'est difficile de reprocher à un roman de m'avoir trop appris. Et pourtant, c'est bien cette accumulation d'informations qui m'a empêché d'en faire un véritable coup de cœur. Henri Lœvenbruck signe un récit ambitieux, extrêmement documenté, dont certaines longueurs auraient mérité un peu plus de retenue.
Mais ce serait dommage de réduire cette lecture à sa densité. Mon avis sur J'irai tuer pour vous reste très positif, notamment parce que j'y ai découvert une période de l'histoire française que je connaissais très mal. J'ai suivi avec un réel intérêt le parcours de Marc Masson, et certains épisodes politiques ont provoqué chez moi une indignation qui ne s'est pas dissipée en refermant le livre.
Avec un 17/20, J'irai tuer pour vous fait partie de mes bonnes lectures de l'année. Je le conseillerais volontiers aux lecteurs curieux de l'histoire contemporaine française et à ceux qui apprécient les romans politiques particulièrement documentés. En revanche, les amateurs de thrillers rapides, construits autour d'une enquête et de révélations successives, risquent de trouver le voyage un peu long.
Ce n'est pas un roman que j'ai dévoré sans effort. C'est un roman qui m'a demandé beaucoup, mais qui m'a aussi énormément apporté.
Et finalement, c'est probablement ce que j'en garderai : le plaisir d'avoir découvert une partie de notre histoire, accompagné d'une envie assez tenace d'en apprendre encore davantage.
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