La chronique
Il y a des personnages qu'on quitte à regret, en refermant un livre, comme on dit au revoir à quelqu'un sur un quai de gare. Duchess Day Radley est de ceux-là. Treize ans, le verbe haut et le poing serré, elle se présente à qui veut l'entendre comme une hors-la-loi. C'est elle qui porte le roman, c'est elle qui m'a bouleversé, et c'est donc tout naturellement autour de ce personnage que se construit mon avis sur Duchess.
Une enfant qui n'a jamais eu le droit d'en être une
Dans une petite ville de Californie, Duchess élève son petit frère Robin, cinq ans, et veille sur sa mère, Star, rongée par l'addiction et incapable de tenir debout. Les rôles sont inversés depuis longtemps : c'est l'enfant qui protège et qui gère. En parallèle, on suit Walk, le shérif de la ville, un homme qui s'accroche au passé et tente de réparer une vieille faute.
Le titre original, We Begin at the End, dit tout ce que le prénom seul ne laisse pas deviner. « On commence par la fin. » Whitaker ouvre son roman là où d'autres referment le leur, dans l'après, dans les décombres, dans ce qui reste quand le pire est déjà arrivé. C'est un parti pris magnifique, qui donne au récit sa teinte si particulière, à la fois crépusculaire et obstinément tournée vers un espoir fragile.
Mais revenons à Duchess, car c'est elle le cœur battant. Ce qui la rend inoubliable, c'est qu'elle n'est ni une héroïne idéalisée ni une victime passive. Elle est les deux à la fois, et aucun des deux. Forte et fissurée, drôle et insupportable, courageuse et butée. Je l'ai admirée autant que j'ai eu envie de la secouer, de lui dire d'accepter la main qu'on lui tendait, de s'ouvrir un peu, de laisser entrer le bonheur quand il frappait à sa porte. Son refus obstiné de faire confiance, ce pessimisme chevillé au corps, m'a parfois agacé, et pourtant c'est précisément ce qui la rend si vraie. Comment accorder sa confiance quand on a grandi dans la trahison et l'abandon ? Son armure n'est pas un caprice, c'est une cicatrice.
« Son armure n'est pas un caprice, c'est une cicatrice. »
Le reproche qui devient une vérité
Il y a pourtant une réserve dans mon avis sur Duchess : la maturité parfois déconcertante de son héroïne. À treize ans, Duchess pense, parle et agit comme une jeune femme de dix-huit ans. Ses réflexions, ses face-à-face avec les adultes, sa lucidité désarmante m'ont souvent fait oublier que je suivais une enfant. J'y voyais une petite entorse à la crédibilité, le signe que Whitaker poussait peut-être le curseur un peu loin.
Et puis, en y repensant, j'ai compris que ce reproche se retournait en son contraire. Ce que je prenais pour une invraisemblance porte en réalité un nom précis : la parentification. Les psychologues désignent ainsi ce renversement des rôles où un enfant, face à un parent défaillant, addict ou absent, se retrouve à assumer des responsabilités d'adulte, à materner sa fratrie, à devenir le pilier de la maison. Et l'un des signes cliniques les plus documentés de ce phénomène, c'est justement cette maturité précoce, cet enfant « trop sage », trop vieux pour son âge. Autrement dit, Duchess n'est pas un personnage mal calibré. C'est le portrait saisissant de vérité d'une enfant à qui l'on a volé l'enfance. Sa maturité n'est pas une force, c'est un manque, la trace d'une insouciance sacrifiée. Vu sous cet angle, ce que je pointais comme un défaut devient l'un des propos les plus déchirants du livre.
Reste quelques vraies réserves, plus mineures. Certaines situations se dénouent un peu trop opportunément, le hasard venant parfois donner un coup de pouce commode à l'intrigue. Et parmi les personnages secondaires, Walk m'a moins touché que d'autres, moins marqué en tout cas que le Patch de Toutes les nuances de la nuit. Ce n'est pas qu'il soit mal écrit, loin de là, c'est simplement que mon attachement est allé ailleurs. Vers Robin, surtout, dont l'innocence de petit garçon face à la brutalité du monde m'a serré le cœur. Le contraste entre une Duchess forcée de grandir trop vite et un Robin encore pleinement enfant donne à leur relation fraternelle une puissance rare. Cet amour-là, farouche, protecteur, est sans doute le plus beau refuge du roman.
« Cet amour-là, farouche, protecteur, est sans doute le plus beau refuge du roman. »
Un mot, enfin, sur la plume de Whitaker, que je retrouve avec le même bonheur. Tantôt poétique, tantôt plus sobre, elle a ce don rare de transmettre l'émotion sans jamais la forcer. Elle ne cherche pas la jolie phrase pour la jolie phrase, elle vise le cœur, et elle l'atteint. On rit, on serre les dents, on a la gorge nouée et souvent dans le même chapitre. (Comme dans le chapitre du bal par exemple)
Un auteur chouchou
Pour conclure mon avis sur Duchess, ce roman confirme tout ce que j'avais pressenti en découvrant Chris Whitaker : cet homme est un raconteur d'histoires hors pair, capable de réunir dans un seul livre des personnages abîmés, une quête intime, une charge émotionnelle dévastatrice et une écriture qui marque au fer rouge. Je mettrais peut-être Toutes les nuances de la nuit un cran au-dessus, d'un cheveu, mais nous parlons là de départager deux coups de cœur, ce qui relève presque de la coquetterie. Whitaker s'installe définitivement parmi mes auteurs favoris, de ceux dont on guette la prochaine parution et dont on dévore l'arrière-catalogue sans attendre. Duchess, elle, restera. Comme ces personnes qu'on croise brièvement et qu'on n'oublie jamais tout à fait.
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