La chronique
Comment parler d’un livre dont l’auteur lui-même avoue ne rien pouvoir dire sans en gâcher le plaisir ? Voilà le défi au moment de partager mon avis sur Le Cercle de Kern. Je vais donc tourner autour, avancer prudemment, éviter soigneusement le moindre indice qui vous priverait du vertige.
Car ce vertige, je l’ai vécu de plein fouet. À l’origine, je comptais découvrir Alexis Laipsker en octobre avec Les Poupées, un titre que j’avais repéré. Mais les avis quasi unanimes sur son petit dernier ont eu raison de ma patience. J’ai craqué, je l’ai acheté sur ma liseuse, et je ne regrette rien. Coup de cœur total, un de ces romans qu’on referme groggy, encore secoué par les révélations.
Bienvenue à La Sagnée
Après un accident de voiture en pleine nuit, Philippe Kern et sa fille Chloé trouvent refuge dans un hameau perdu au milieu d’une forêt de pins, La Sagnée. Après une courte absence, Philippe remarque que Chloé a disparu. Et les villageois, taiseux, étranges, fuyants, semblent tous cacher quelque chose. Pendant ce temps, ailleurs, la commandante Amandine Cavalier s’enlise dans une enquête sordide. Voilà tout ce que je m’autoriserai à dire de l’intrigue, et croyez-moi, c’est déjà beaucoup.
« Cette normalité surjouée, ces regards qui se détournent, créent un malaise permanent. »
Le cœur du roman c’est l’ambiance. Laipsker installe une atmosphère lourde, poisseuse, oppressante, où chaque habitant de La Sagnée respire le secret et le non-dit. On sent que ces gens savent des choses, qu’ils se taisent et qu’une menace sourde plane sur ce hameau coupé du monde. Cette normalité surjouée, ces regards qui se détournent, ces comportements louches dès qu’on a le dos tourné créent un malaise permanent, une paranoïa qui monte page après page. Et au cœur de ce mystère, il y a le cercle, ce symbole dessiné sur les arbres qui donne son titre au roman et qui traverse tout le récit comme une énigme. Je ne dirai rien de ce qu’il signifie, mais sachez qu’il occupe une place fascinante dans l’histoire, l’un de ces détails qui vous obsèdent et vous poussent à tourner les pages pour comprendre. On croise aussi quelques figures troubles dans ce décor, dont un simple d’esprit qui rôde dans la forêt. Le procédé est un brin cliché, je le reconnais, mais il participe à l’atmosphère inquiétante de l’ensemble.
Un joueur de poker à la manœuvre
S’il y a bien un point à retenir dans mon avis sur Le Cercle de Kern, c’est sa capacité à manipuler le lecteur. Et là, un détail biographique éclaire tout : avant d’écrire, Alexis Laipsker était joueur de poker professionnel. Ça se sent. Il bluffe, il vous fait miser sur les mauvaises cartes, il vous laisse croire que vous avez compris son jeu avant de retourner la table. Tout au long de ma lecture, j’ai échafaudé des théories, soupçonné tout le monde, cru tenir le fil, pour me faire cueillir à chaque fois. J’ai été surpris par littéralement toute l’histoire, et ce n’est pas une exagération. Rien ne s’est passé comme je l’imaginais, et cette impossibilité totale d’anticiper a été un pur bonheur de lecteur. Les retournements m’ont scotché, l’un après l’autre, jusqu’à un dénouement qui m’a laissé bouche bée.
Cette manipulation serait un simple tour de passe-passe sans une construction à la hauteur. Le récit est choral, tressé de plusieurs fils narratifs qui semblent d’abord sans lien, et c’est là que réside le génie du dispositif. Chaque chapitre se termine sur un cliffhanger, une fin qui vous somme de connaître la suite, sauf que le chapitre suivant bascule sur une autre voix. Il faut donc terminer celui-là, qui s’achève lui aussi sur un rebondissement, et ainsi de suite, dans un cercle infernal (vous l’avez ?) dont on ne peut plus s’extraire. C’est diaboliquement malin, et c’est sans doute l’un des procédés les plus efficaces du roman. On se retrouve piégé, incapable de poser le livre, condamné à enchaîner « juste un chapitre de plus » jusqu’à des heures indues.
Reste les personnages, qui portent l’ensemble avec une belle présence. Philippe Kern, narrateur à la première personne, m’a touché par sa détresse de père. On souffre avec lui, on tremble pour Chloé, on veut de toutes nos forces qu’il la retrouve. Mais mon vrai coup de cœur, c’est Amandine Cavalier. Cette commandante atypique, au caractère bien trempé, m’a immédiatement rappelé la Noémie Chastain d’Olivier Norek. J’ai un faible assumé pour ces héroïnes badass qui bousculent les codes du polar, ces femmes fortes qui portent un récit sans jamais tomber dans le cliché, et Amandine rejoint ce panthéon !
En conclusion, voici mon avis sur Le Cercle de Kern
Je n’ai tout simplement rien à reprocher à ce roman. Une plume addictive, des personnages forts et hauts en couleur, une ambiance pesante d’une redoutable efficacité, une construction chorale diabolique et des twists qui m’ont laissé sans voix. Alexis Laipsker manie le bluff comme personne et signe un thriller mémorable. Le Cercle de Kern est un one-shot qui constitue une porte d’entrée idéale vers son univers. Après un tel choc, je compte bien dévorer le reste de sa bibliographie très vite, Les Poupées en tête. Difficile donc de terminer mon avis sur Le Cercle de Kern autrement : n’hésitez plus et entrez dans le cercle, mais ne comptez pas en sortir intact.