La chronique
Certains romans vous attirent par une promesse et vous retiennent par tout autre chose. Nous qui avons connu Solange m’a d’abord tenté par son pitch teinté de mystère : un meurtre, un secret, une confession.
J’ai refermé le livre en ayant presque oublié cette intrigue-ci, tant le roman s’est révélé être bien plus vaste, bien plus profond, bien plus bouleversant que ce que j’étais venu y chercher.
Tout commence en Corrèze, dans le village de Sarégnac. Célestine, au bout de sa très longue vie, se raconte par lettres. Dès les premières pages, elle lâche une vérité qui glace : Solange est morte, et elle-même est une meurtrière. On croit alors tenir le fil d’un suspense classique. On se trompe. Car ce fil n’est que la porte d’entrée d’une fresque qui traverse tout le XXe siècle, à travers quatre générations de femmes dont les voix se répondent d’une époque à l’autre.
Très vite, le mystère initial passe au second plan. Non qu’il soit raté, mais parce que Vareille tisse autour de lui quelque chose de bien plus puissant. Je me suis laissé porter par ce récit profondément féministe, et au fil des pages, ce sont mille questions qui se sont bousculées dans ma tête. Sur la condition des femmes, sur ce qu’on leur a interdit, sur ces destins entravés par les traditions, par le silence, par l’absence de consentement. Le sort réservé à ces femmes est d’une tristesse infinie.
« Le combat féministe n’est jamais gagné, jamais acquis, et chaque génération doit le reprendre à son compte. »
Sur ce terrain, le roman frappe juste et frappe fort. L’une de ses plus belles réussites, c’est la façon dont il aborde la santé mentale. Traiter de la souffrance psychique dans un XXe siècle où ces questions n’existaient pas, ou si peu, où l’on internait plutôt qu’on ne soignait, où l’on enfermait celles qu’on jugeait « déviantes » : voilà un geste d’autrice remarquablement intelligent. Vareille excelle à éclairer ces sujets qui nous paraissent aujourd’hui évidents mais qui, à l’époque, étaient perçus tout autrement. Ce décalage entre notre regard contemporain et celui du passé donne au récit une résonance saisissante.
Les personnages portent tout cela avec une force rare. Célestine m’a le plus marqué, sans doute parce que son histoire ouvre le récit et qu’elle en demeure le cœur battant. Mais Solange, personnage-titre qu’on ne découvre que plus tard, m’a profondément touché : son histoire est, hélas, celle de bien trop de femmes. La plume de Vareille se fait par moments véritablement poétique, en particulier dans les échanges entre Solange et Jeannette, quelques-uns des plus beaux passages du livre.
Et c’est un roman qui vous renvoie, aussi, à votre propre lignée. À un moment précis, la fiction a rejoint mon vécu de façon presque troublante, m’a fait penser à ma propre mère. C’est là toute la puissance de ce texte : il ne parle pas seulement de Célestine, de Solange ou de Jeanne, il parle de toutes les femmes qui nous ont précédés, et de ce qu’elles nous ont transmis, volontairement ou non.
C’est d’ailleurs la deuxième fois que Marie Vareille me cueille, après le coup de cœur absolu qu’avait été La dernière allumette. Deux romans, deux confirmations : cette autrice a une voix, une sensibilité et une manière bien à elle de raconter celles qu’on n’écoute pas assez.
Un mot sur la construction, chorale, faite de ces quatre voix qui se répondent à travers le siècle. Elle n’a rien de révolutionnaire en soi, le procédé est simple, mais il fonctionne à merveille. Mon seul véritable bémol se situe vers le milieu du roman, où j’ai trouvé quelques longueurs, un léger essoufflement qui m’a fait ralentir. Rien de rédhibitoire cependant : je me suis très vite remis dans le récit, et l’émotion a repris le dessus.
19/20. Une fresque féministe magnifique, portée par des femmes qu’on n’oublie pas et par une autrice décidément incontournable. Désenchantées m’attend déjà dans ma PAL, et quelque chose me dit que je ne suis pas près d’en finir avec Marie Vareille.