La chronique
Un refuge, c'est d'abord un abri. Un endroit où se mettre à l'écart du danger, une île minuscule au large de la côte, une maison où l'on s'enferme. Mais un refuge peut aussi être intérieur, invisible, construit quelque part dans la tête. Ces histoires qu'on se raconte pour survivre, ces souvenirs qu'on tord légèrement, ces murs que l'esprit érige quand la vérité devient trop lourde à porter. C'est sur cette double idée que Jérôme Loubry bâtit son roman. Et autant le dire tout de suite dans cet avis sur Les refuges : mieux vaut entrer dans ce livre sans chercher à comprendre trop vite où il veut nous emmener. Lui-même semble prendre un malin plaisir à changer d'avis en cours de route.
Une histoire ne souhaite pas rester la même
Sandrine vient de s'installer en Normandie quand on lui demande d'aller vider la maison de sa grand-mère, une femme solitaire et étrange qui vivait seule sur une petite île. Elle débarque sur place, découvre cette maison figée dans le temps, interroge les habitants et comprend rapidement qu'un truc ne tourne pas rond. Jusque-là, tout ressemble presque à un thriller traditionnel : une héroïne, un passé familial opaque, quelques habitants peu bavards et une île suffisamment isolée pour donner envie de vérifier deux fois si le bateau du retour est toujours là.
Sauf que Les Refuges n'a aucune intention de rester sagement dans cette voie.
C'est même sa plus grande force. On avance, on collecte des indices, on construit notre petite théorie bien propre et, au moment exact où l'on commence à être satisfait de soi, Jérôme Loubry vient tirer la nappe. Tout tombe par terre. On ramasse les morceaux, on reconstruit une nouvelle version de l'histoire, puis il recommence.
Encore.
Et encore.
« Au moment exact où l'on commence à être satisfait de soi, Jérôme Loubry vient tirer la nappe. »
Cette construction en poupées russes fonctionne redoutablement bien. Chaque récit semble en contenir un autre, chaque vérité cache un niveau supplémentaire et chaque révélation oblige à relire mentalement tout ce qui précédait. Mon avis sur Les refuges tient beaucoup à cette sensation : celle de ne jamais être complètement certain de lire la bonne histoire. Le roman ne se contente pas de surprendre, il modifie constamment le sens de ce qu'on vient de lire.
Le plus impressionnant reste pourtant l'honnêteté de la manipulation. Les indices sont présents. Ils sont parfois minuscules, parfois noyés dans un détail anodin, mais ils existent. Une fois les cartes retournées, beaucoup de choses reprennent leur place et donnent même envie de revenir quelques chapitres en arrière pour vérifier comment on a pu passer à côté.
La plume accompagne parfaitement cette mécanique. Elle est fluide, très accessible, suffisamment efficace pour maintenir un rythme constant sans donner l'impression de courir après le twist permanent. Les personnages ne ressemblent pas non plus à de simples accessoires posés là pour servir le scénario.
« Le roman ne se contente pas de surprendre, il modifie constamment le sens de ce qu'on vient de lire. »
Un contrat de lecture à moitié rompu
Il reste pourtant un point qui m'a frustré, et pas seulement à moitié.
Spoiler sur la construction du roman — cliquez pour révéler
Pendant une bonne partie du roman, on suit Sandrine. On s'investit dans son histoire, dans sa grand-mère, dans cette île étrange, dans les questions qui s'accumulent. Tout semble nous dire : « voilà ton histoire, cherche maintenant la vérité ».
Alors je cherche.
Je m'attache.
Je signe le contrat.
Puis le livre décide soudain que les petites lignes au bas de la page étaient visiblement plus importantes que prévu.
Car au fil du récit, on réalise qu'une partie de ce que l'on suivait était avant tout un leurre, un décor particulièrement élaboré destiné à nous conduire ailleurs. C'est brillant sur le plan narratif, mais forcément frustrant. J'avais envie que ce premier fil trouve son véritable aboutissement, pas seulement qu'il serve de tremplin à une révélation plus large.
La résolution finit par se déplacer vers un personnage qui occupait jusqu'alors une place plus secondaire. Tout devient cohérent, les pièces s'emboîtent, mais il reste cette impression étrange d'avoir commencé un livre légèrement différent de celui que l'on termine.
C'est sans doute le principal paradoxe de mon avis sur Les refuges : ce qui m'a le plus impressionné est aussi ce qui m'empêche de parler de coup de cœur absolu.
Un auteur que je compte découvrir davantage
Les Refuges est un thriller psychologique particulièrement malin, de ceux qui prennent tranquillement possession de votre cerveau avant de commencer à déplacer les meubles. Sa construction en strates, ses révélations successives et sa manière de transformer continuellement le sens du récit en font une lecture terriblement addictive.
Tout n'a pas fonctionné à 100 % pour moi. Mais difficile de nier l'efficacité de l'ensemble.
On m'avait présenté ce roman comme l'un des grands titres de Jérôme Loubry. Je comprends désormais pourquoi.
Et surtout, il m'a donné envie d'aller voir ailleurs dans sa bibliographie. Les Chiens de Détroit et Les Sœurs de Montmorts attendent déjà leur tour.
Parce qu'après avoir passé autant de temps à essayer de comprendre où Jérôme Loubry voulait m'emmener, le plus logique reste encore de le laisser recommencer.
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