La chronique
Il m’arrive de choisir un livre pour de mauvaises raisons. En l’occurrence, une couverture. Lors d’un achat spécial Gallmeister, celle d’Aquarium m’a tapé dans l’œil, et je me suis laissé tenter sans rien connaître de David Vann. Parfois, le hasard fait bien les choses.
Cette fois, disons qu’il aura surtout confirmé qu’une belle couverture ne fait pas un bon roman, du moins pas à mes yeux. Car autant l’annoncer d’emblée : mon avis sur Aquarium sera celui d’une profonde déception, à rebours d’un accueil critique pourtant dithyrambique.
Caitlin, douze ans, passe ses journées à l’aquarium de Seattle en attendant sa mère. Elle y rencontre un vieil homme avec qui se noue une amitié tendre, faite de contemplation des poissons et de conversations douces. Jusqu’au jour où sa mère découvre cette relation et révèle le secret qui la relie à cet inconnu. Dès lors, tout bascule.
Enfin, tout bascule… c’est vite dit. Car voilà mon premier reproche, et non des moindres : il ne se passe strictement rien pendant une éternité. On m’avait vendu un roman noir, suffocant, et me voilà à 40 % du récit sans la moindre trace de noirceur, à contempler des poissons et à écouter des dialogues d’une platitude confondante. L’ennui s’installe, tenace, et ne me lâchera pour ainsi dire jamais.
« Une violence à zéro impact, qui surgit sans préparation et ne débouche sur rien. »
Le problème, c’est que même lorsque le fameux basculement survient, il tombe comme un cheveu sur la soupe. On sent bien la mère devenir progressivement agressive, puis carrément maltraitante, mais cette noirceur brutale me met très mal à l’aise sans jamais me convaincre. Le récit s’apaise ensuite, retombe dans sa torpeur initiale, et l’on se retrouve à se demander à quoi rimait tout ça. Je n’ai pas compris ce choix narratif.
Le motif central du roman m’a d’ailleurs immanquablement renvoyé à ma lecture d’On ne mange pas les cannibales de Stéphanie Artarit. Même dispositif : un enfant qui se réfugie dans un lieu dédié aux animaux pour échapper à un réel familial insoutenable, et ce procédé récurrent qui consiste à tendre un miroir entre le comportement des bêtes et celui des humains. « Comme les poissons, les humains… » Sauf qu’ici, le parallèle m’a nettement moins parlé. Peut-être parce que des poissons dans un aquarium m’évoquent moins de choses que des animaux sauvages, ou peut-être simplement parce que le procédé m’a semblé plus creux, moins habilement tissé que chez Artarit.
Sur le fond, pourtant, il y avait matière. Vann explore des thèmes forts : la fin de l’enfance vécue comme un déchirement, les traumatismes qui se transmettent de génération en génération, le pardon comme ultime épreuve. Peut-on pardonner à ceux qui nous ont détruits ? Ces questions sont intéressantes, indéniablement. Mais elles restent tellement en toile de fond, tellement survolées au profit d’une intrigue qui ne m’a jamais touché, qu’elles n’apportent au final aucun réel intérêt. On effleure, on suggère, on n’approfondit rien.
Quant à la dimension de conte initiatique que beaucoup saluent, elle m’a paru franchement creuse. Le vieil homme énigmatique, l’aquarium comme monde à la fois enchanté et menaçant, tout cela sonnait à vide pour moi. Et la plume, que la critique encense pour sa pureté cristalline portée par le regard d’enfant de Caitlin ? Je la reconnais correcte, sans plus. Le hic, c’est que cette voix enfantine ne m’a pas toujours semblé crédible. Disons que je n’écrivais pas comme ça, moi, à douze ans.
Reste enfin cette fin, que je n’ai pas aimée du tout. Je me garderai bien d’en dire davantage, mais elle a couronné ma frustration plutôt que de la dissiper.
Le personnage de Steve, lui, mérite un petit mot. Dans ce paysage qui m’a laissé de marbre, il apporte un peu de tendresse et de lumière, une éclaircie bienvenue. C’est bien peu, mais c’est toujours ça de pris.
9/20. Aquarium aura été un long ennui, ponctué d’un accès de noirceur aussi brutal qu’inconséquent et couronné d’une fin frustrante. Je reconnais volontiers que je suis complètement passé à côté de ce que tant de lecteurs ont adoré, et que la plume a ses qualités. Mais cet avis sur Aquarium reste celui d’une rencontre ratée. Tout le monde ne peut pas nager dans le même sens.