La chronique
C’est le prix Livraddict 2026 qui m’a conduit vers ce titre. Dans la même catégorie, j’avais déjà lu Chiens fous de Max Monnehay, et il fallait un deuxième roman pour pouvoir voter.
Le hasard d’une sélection m’a donc mené vers une autrice dont je ne connaissais absolument rien, Stéphanie Artarit, et vers un livre dont je n’aurais jamais soupçonné la teneur. Bonne pioche, dans l’ensemble, même si le voyage a connu quelques ralentissements.
Le décor plante déjà une singularité : un zoo, tenu par Noël Rivière, homme discret au grand cœur. Un jour, il croise Bambi, une adolescente qui vient chaque jour se réfugier parmi les animaux pour fuir un quotidien familial cauchemardesque. Il la prend sous son aile, l’emploie, la protège. Autour de ce duo fragile, la ménagerie devient bien plus qu’un simple arrière-plan : elle devient un miroir.
« Artarit ne cesse de tisser des correspondances entre ce qui se joue dans les cages et ce qui se joue chez les hommes. »
Car c’est là que réside la vraie proposition du roman. Le procédé est riche, souvent pertinent, et il donne au livre son identité. Il faut dire que l’autrice connaît son sujet : on apprend quantité de choses sur les bêtes, leurs mœurs, leurs instincts, et pour un lecteur qui aime enrichir ses connaissances au fil des pages, c’est un vrai plaisir. Ce versant presque documentaire nourrit constamment la réflexion, même s’il faut reconnaître que le parallèle finit parfois par tourner un peu à vide, au point de m’ennuyer par moments.
Le personnage de Bambi, lui, est le plus réussi. Ce qui m’a séduit chez elle, c’est la simplicité et la beauté de son écriture, cette façon qu’a l’autrice de la faire exister avec une délicatesse rare au milieu de tant de noirceur. Car il faut le dire clairement : On ne mange pas les cannibales est un roman très sombre, qui n’épargne pas son lecteur et aborde des thématiques particulièrement difficiles. Mieux vaut le savoir avant de s’y plonger.
Une des forces du livre tient aussi à son imprévisibilité. J’ai lu ce roman sans jamais savoir où il comptait me mener, et cette sensation, si elle m’a d’abord déstabilisé, a fini par devenir un moteur de lecture. Découvrir page après page vers quoi Artarit m’entraînait, sans repère ni certitude, avait quelque chose de grisant. Le mélange des registres, entre noirceur familiale et fable sociale, participe de ce sentiment de terrain mouvant.
Reste le principal bémol, et il concerne le rythme. Si le début m’a happé, la fin de la première partie s’étire en longueur, patine, perd un peu de son mordant. C’est un ventre mou qui casse l’élan avant que le récit ne retrouve son souffle. Rien de dramatique, mais assez pour que l’ennui pointe le bout de son nez.
15/20. Un roman noir singulier et ambitieux, porté par une Bambi lumineuse et par un dialogue constant entre l’humain et l’animal qui ne manque pas d’intelligence. Quelques longueurs et un propos parfois attendu l’empêchent de me cueillir totalement, mais Stéphanie Artarit signe là un texte qui sort résolument des sentiers battus, et c’est déjà une belle raison de s’y aventurer.