La chronique
Mon premier contact avec Max Monnehay laisse une impression globalement très positive, avec quelques bémols qui empêchent une note parfaite.
On suit Alano Garcia, avocat pénaliste reconnu, qui a choisi de se retirer dans le calme d’un petit village andalou après un dernier procès extrêmement médiatisé. Mais la sérénité de Malameria vole vite en éclats quand son passé ressurgit, et avec lui, les séquelles de son dernier procès retentissant : la défense de Vincent Sauriol, surnommé le Chien fou, accusé d’une série d’agressions qui a plongé Bordeaux dans la terreur. Alano, lui, est convaincu de l’innocence de son client. Et cette conviction va tout changer.
Le roman se déploie en deux espaces narratifs bien distincts : la partie tribunal, tendue et redoutablement efficace, et les séquences en Espagne, plus atmosphériques. C’est clairement au prétoire que Monnehay est le plus à l’aise. Les joutes entre accusation et défense sont menées avec un sens du rythme impeccable, on tourne les pages sans s’en rendre compte, happé par un suspense maîtrisé de bout en bout. Les allers-retours temporels, nombreux, restent toujours lisibles et servent intelligemment la construction du récit.
« C’est clairement au prétoire que Monnehay est le plus à l’aise. »
Parmi les personnages, Fatou s’impose comme la vraie révélation du roman. Pétillante, vive, dotée d’une personnalité qui tranche avec l’ambiance parfois pesante du récit, elle apporte une énergie rare et bienvenue. On aurait volontiers passé davantage de temps avec elle. D’autres figures sont moins abouties, je pense à Rose, notamment, qui peine à exister avec la même intensité. Cela crée un déséquilibre sensible dans l’écriture des personnages féminins.
C’est sans doute le coup de poing le plus inattendu du roman. Dans les pages espagnoles, Monnehay décrit le quotidien des galgos, ces lévriers utilisés pour la chasse en Espagne, puis abandonnés ou pire si la chasse n’est pas bonne. La vérité que je ne dévoilerai pas ici est glaçante : ce que le roman dépeint avec une noirceur clinique ressemble à de la fiction dystopique. Ce n’en est pas.
La préface le confirme, froidement, sans détour : tout cela est réel, documenté, et se déroule encore aujourd’hui. On referme le livre avec le cœur en morceaux et une colère sourde qui ne passe pas. Monnehay rend ici un service précieux : celui de mettre des mots, et donc de la visibilité, sur une réalité que beaucoup ignorent. Si ce passage vous touche autant qu’il m’a touché, des associations comme Galgos France permettent d’agir concrètement.
Et c’est là que le roman touche à sa principale limite. Chiens fous s’empare d’un sujet fort : le parallèle entre la condition des animaux et celle des victimes de violences, avec une vraie sensibilité. Monnehay soulève la question, la pose sur la table. Mais ne va pas au bout.
Le roman effleure ce qu’il aurait pu creuser : la parole des victimes de violences sexuelles, leur vécu, la façon dont la société les traite ou les ignore. L’occasion était là, le cadre narratif s’y prêtait parfaitement et on referme le livre avec le sentiment d’un potentiel féministe intact mais inexploité.
16/20, donc. Un page-turner solide, une partie judiciaire vraiment réussie, un personnage inoubliable, et une dénonciation animale qui fait mal, dans le bon sens du terme. Avec un peu plus d’audace sur le fond humain, Chiens fous aurait pu être beaucoup plus fort.