La chronique
On ouvre parfois un livre sans savoir où il va nous emmener. C’était mon cas avec Entre deux mondes. Je ne connaissais pas Olivier Norek, je n’avais qu’une vague idée du sujet, et je m’attendais vaguement à un polar, l’auteur traînant une solide réputation dans le genre (notamment avec la saga Victor Coste).
J’ai eu tout autre chose. Et rarement une méconnaissance de départ aura débouché sur une claque pareille.
Le roman s’ouvre en Syrie. Adam, flic devenu agent du renseignement militaire sous un régime dictatorial, prépare la fuite de sa famille. Sa femme et sa fille partent devant, à des milliers de kilomètres, vers un endroit censé être sûr. Il doit les y rejoindre. Cette première partie, tendue, suffocante, m’a happé immédiatement. On suit un espion dans les rouages d’une dictature, on sent l’étau se resserrer, et l’on comprend vite qu’aucune ligne de ce récit ne sera confortable. Je ne m’y attendais pas, et c’est précisément cette surprise qui a scellé mon adhésion dès les premières pages.
Puis vient Calais. Sa jungle. Ce monde entre deux mondes où échouent celles et ceux que la Terre entière semble avoir décidé d’oublier.
Et c’est là que le roman déploie sa vraie force. Norek ne se contente pas de raconter, il infiltre. Il nous fait pénétrer dans cet écosystème parallèle, en décrypter les lois, les hiérarchies, les codes de survie, les commerces et les violences. On apprend énormément, et chaque découverte est aussi instructive que déchirante. Cette justesse n’est pas un hasard : lieutenant de police, l’auteur a réellement séjourné à Calais et mené l’enquête sur le terrain avant d’écrire. Ce n’est pas de la documentation de seconde main, c’est du vécu transposé, et ça se ressent à chaque page.
« Norek pose son regard sur un monde gris, jamais binaire, et laisse au lecteur la responsabilité de sa propre réflexion. »
Ce qui distingue véritablement Entre deux mondes des romans qui s’emparent d’un tel sujet, c’est son refus absolu du manichéisme. Rien n’est simplifié, rien n’est édulcoré, aucun tabou n’est contourné. Norek n’oppose pas de gentils migrants à un méchant système. Il montre la complexité, les contradictions, les habitants de Calais dépassés autant que les flics démunis et les damnés de la jungle. Cette nuance, sur un terrain aussi clivant, est une réussite rare, et il faut la saluer. Merci pour ça.
Les personnages portent le tout avec une humanité bouleversante. Kilani, le mineur isolé, m’a particulièrement touché parce qu’il n’est pas seul au monde, et que cette présence à ses côtés change tout. Adam, lui, porte une détresse qui ne lâche jamais le lecteur, cette quête d’une femme et d’une fille qui deviennent l’unique horizon d’un homme à qui l’on a tout pris. Et puis il y a le duo que forme Bastien, le flic fraîchement muté, avec sa fille, une respiration précieuse au milieu du chaos. Trois trajectoires, trois façons d’habiter ce monde impossible, toutes profondément incarnées.
Le seul véritable bémol tient à la deuxième partie, un peu plus longue à se mettre en place, où le rythme marque une légère baisse de régime avant de repartir. C’est un reproche mineur au regard de tout ce que le roman accomplit par ailleurs, et il ne pèse presque rien dans la balance.
Car Entre deux mondes fait ce que seuls les grands romans savent faire : il change quelque chose en vous. J’en suis ressorti avec un regard plus humain, et surtout avec une prise de conscience que je n’avais peut-être pas tout à fait, ou pas aussi nettement. C’est un livre qui informe, qui émeut, qui dérange, et qui refuse de vous laisser tranquille une fois refermé.
19/20. Une découverte magistrale, un roman social d’une puissance rare, et un auteur que je ne compte pas laisser filer.