La chronique
Barbara Abel et moi, c’est une relation en dents de scie. Duelle et Je sais pas m’avaient conquis, quand L’Innocence des bourreaux m’avait laissé nettement plus tiède.
Avec Derrière la haine, souvent cité comme l’un de ses sommets et comme une référence du thriller domestique, j’espérais renouer avec la première catégorie. Le verdict penche, hélas, du côté de la seconde. Chez cette autrice, ce qui fait la différence pour moi ne tient ni au style (toujours simple mais redoutablement efficace) ni à l’ambiance, mais à l’intrigue, les personnages et à la fin. Et c’est précisément là que ce roman coince.
Commençons par le vrai plaisir de cette lecture : la mécanique de l’effondrement. Voir petit à petit s’accumuler les événements qui poussent ces deux couples à se détester est passionnant. Abel excelle à orchestrer cette lente dégradation, ce glissement de l’amitié vers la haine, et c’est indéniablement le point fort du roman.
« Abel excelle à orchestrer cette lente dégradation, ce glissement de l’amitié vers la haine. »
Le fait qu’on bascule rapidement dans la noirceur n’est pas un défaut, au contraire : ça donne au récit une intensité immédiate qui happe le lecteur. Le rythme est bon, la plume fluide, les chapitres courts font défiler les pages sans qu’on s’en aperçoive.
Et la fin, justement, tient ses promesses. Je ne l’avais pas vue venir, et elle m’a vraiment plu, un dénouement haletant qui justifie une bonne partie du chemin parcouru. Sur ce point, Abel réussit son coup.
Mais le reste manque cruellement de finesse. C’est là que mon avis diverge de l’enthousiasme quasi unanime réservé au roman. Les réactions individuelles des personnages sonnent souvent faux : ils en font trop, poussent le curseur trop loin, au point de fragiliser la crédibilité de l’ensemble. On sent la ficelle, la volonté de forcer le trait pour intensifier le conflit, là où une psychologie plus subtile aurait rendu le tout autrement plus percutant. J’aurais aimé davantage de nuance, de zones d’ombre, de complexité dans la manière dont ces gens ordinaires deviennent capables du pire.
Côté personnages, seul David m’a vraiment convaincu ; le seul à sembler garder les pieds sur terre, même si, drames aidant, l’exercice n’est simple pour personne. Les trois autres restent trop caricaturaux pour susciter un véritable attachement.
13/20. Un thriller domestique efficace dans sa mécanique et couronné par une belle fin, mais qui pèche par un manque de finesse psychologique et des personnages trop appuyés. Là où beaucoup de lecteurs ont crié au coup de cœur, je reste sur ma faim.