La chronique
Il y a des auteurs dont on entend le nom partout sans jamais avoir ouvert une seule de leurs pages. Joël Dicker est de ceux-là. Depuis La Vérité sur l'Affaire Harry Quebert, il trône dans les librairies comme un auteur de référence. Et moi, lecteur prudent, j'avais décidé de ne pas me jeter directement dans le grand bain de sa trilogie Marcus Goldman. Un one-shot pour tester, me disais-je. Histoire de voir si le bonhomme méritait vraiment sa réputation.
L'intrigue démarre fort. 2 juillet 2022 : deux malfaiteurs s'apprêtent à dévaliser une grande bijouterie de Genève. Mais ce braquage n'a rien d'un fait divers. Vingt jours plus tôt, dans une banlieue cossue des rives du lac Léman, Sophie Braun fête ses quarante ans dans une magnifique villa bordée par la forêt. La vie lui sourit, en apparence, son voisin policier réputé pourtant irréprochable la guette avec une fascination malsaine, et un mystérieux rôdeur lui offre, le jour de son anniversaire, un cadeau qui va tout faire basculer. De ce point de départ, Dicker tisse une toile diabolique.
Un animal sauvage n'est pas un roman qui vous laisse le temps de souffler. Le style de Dicker est percutant, nerveux, addictif, le genre de prose qui fait disparaître les heures sans qu'on s'en rende compte. On se retrouve à lire « juste un chapitre de plus » à minuit passé, et on finit par refermer le livre à 2h du matin avec accomplissement.
« On navigue entre passé et présent sans jamais perdre pied. C'est le signe d'un romancier qui contrôle vraiment son affaire. »
Ce qui m'a frappé d'emblée, c'est la construction du récit. Les allers-retours temporels sont nombreux, parfois audacieux, mais jamais déstabilisants. Dicker tient ses fils avec une maîtrise qui force le respect.
L'un des passages les plus révélateurs du roman se niche dans un chapitre consacré à un livre dans le livre. Un procédé littéraire classique, certes, mais ici, il dit quelque chose de profond sur les personnages, sur leurs motivations, sur ce que Dicker cherche à explorer. Sans en dévoiler davantage, disons que ce miroir tendu au récit principal donne à l'ensemble une épaisseur inattendue, presque méta, qui distingue Un animal sauvage d'un simple thriller bien ficelé.
Car c'est là l'enjeu : ce roman aurait pu n'être qu'un page-turner efficace. Il est plus que ça. Il y a une vraie réflexion sur les apparences, les désirs, la violence ordinaire qui sommeille. Dicker ne se contente pas de divertir : il observe et il dissèque.
Alors, ce point manquant sur vingt ? Il tient à la fin. Après plus de cinq cents pages d'une mécanique implacable, où chaque révélation est savamment dosée, l'épilogue est trop court. Ce n'est pas raté, loin de là, mais j'aurais aimé que Dicker prenne le temps de faire respirer son épilogue. Au lieu de quoi, j'ai refermé le roman avec une légère frustration.
Mais honnêtement, un 19/20 pour une première rencontre avec un auteur, c'est une promesse autant qu'une note. La trilogie Marcus Goldman attendra encore un peu sur l'étagère. Mais elle n'attendra plus très longtemps.