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Chronique N°28

La Colère

S. A. Cosby
Ma note 19 / 20
Couverture du livre La Colère de S. A. Cosby

Un roman noir social et viscéral sur deux pères qui découvrent trop tard l’amour qu’ils avaient refusé à leurs fils.

Fiche technique

Auteur
S. A. Cosby
Éditeur
Pocket
Parution
2024
Pages
394
Genre
Thriller, drame, polar
Ressenti
Viscéral, bouleversant, frontal, nécessaire

On a tendance à voir la vengeance comme quelque chose de noble, de légitime, mais en vérité, c’est juste de la haine déguisée.

La Colère · S. A. Cosby
Résumé

Ike Randolph est noir. Buddy Lee Jenkins est blanc. En Virginie-Occidentale, cela revient à dire que tout les oppose.

Ils ont pourtant été tous les deux pareillement lamentables en dénigrant avec la même violence l’homosexualité de leurs fils, maintenant mariés l’un à l’autre.

Alors, quand Isiah et Derek sont assassinés, la douleur a un goût de culpabilité.

Qui a tôt fait de se transformer en colère, une colère viscérale, qui réclame un exutoire.

La chronique

Il y a des auteurs dont la réputation vous précède au point qu’on finit par culpabiliser de ne pas encore les avoir lus. S. A. Cosby faisait partie de ceux-là. Quand on cherche des romans qui empoignent les thématiques sociales à bras-le-corps, son nom revient comme un incontournable du roman noir américain contemporain.

Il était temps de vérifier. Verdict : la réputation était méritée, et cet avis sur La Colère sera celui d’un lecteur cueilli en plein cœur.

Ike Randolph est noir, ancien chef de gang passé par la case prison, désormais rangé à la tête de sa petite entreprise de jardinage. Buddy Lee Jenkins est blanc, alcoolique, ex-taulard échoué dans un mobil-home miteux. En Virginie, tout les sépare. Une seule chose les réunit : leurs deux fils, Isiah et Derek, étaient mariés l’un à l’autre, et on vient de les retrouver assassinés en pleine rue, criblés de balles. Deux pères que rien ne destinait à se croiser vont s’allier pour retrouver les coupables.

Le vrai moteur du roman, ce n’est pas l’enquête. C’est la relation entre ces deux hommes. Voir Ike et Buddy Lee se rapprocher, se heurter, puis se comprendre est un spectacle d’une richesse rare. Cosby construit patiemment leur évolution : au fil des pages, ces deux hommes bornés s’ouvrent, remettent en question leurs préjugés, apprennent à voir ce qu’ils avaient refusé de regarder chez leurs propres fils. Cette construction sociale, cette lente bascule vers plus de tolérance, est ce que le roman a de plus précieux. Les personnages sont, il est vrai, un brin caricaturaux dans leur conception, l’ancien du gang et le redneck cochant beaucoup de cases attendues, mais cela ne m’a jamais empêché de m’attacher profondément à eux. C’est là toute la force de Cosby : donner chair et âme à des archétypes.

« La rage sourde de deux pères qui ne prennent conscience de leur amour qu’une fois leurs fils dans la tombe. »

Le titre, d’ailleurs, mérite qu’on s’y arrête, tant il est à double tranchant. Cette colère est évidemment celle dirigée contre les meurtriers, celle qui alimente la vengeance et fait avancer le récit. Mais c’est aussi, et surtout, une colère tournée contre eux-mêmes. Deux pères qui ont renié leurs enfants de leur vivant, qui n’ont pas assisté à leur mariage. Cette culpabilité douloureuse traverse tout le livre. On aurait aimé, avec eux, que la rédemption arrive plus tôt. Sans être ému aux larmes, j’ai été touché par cette prise de conscience tardive, par cette tristesse d’un pardon qui ne pourra jamais être demandé aux principaux intéressés.

Le roman frappe sur le racisme, l’homophobie et la masculinité toxique, dressant le portrait d’une Amérique rurale gangrenée par la haine et l’intolérance. Et si ce tableau est profondément ancré dans un contexte états-unien très précis, son propos, lui, résonne universellement. La haine est partout, à des degrés divers selon les pays, mais elle ne connaît pas de frontières. Comme l’amour et le respect, heureusement. C’est ce qui rend La Colère aussi percutant pour un lecteur français que pour un lecteur américain.

Un mot sur la violence, car c’est le bémol récurrent chez beaucoup de lecteurs. J’appréhendais un peu, m’attendant à de la brutalité gratuite. Finalement, je l’ai trouvée globalement justifiée, entre gros guillemets, dans le sens où elle sert le récit, certains actes servant par exemple à échapper à la police. Il y a bien un peu de surenchère, surtout en début de roman, mais rien qui m’ait fait décrocher. Reste le versant polar, un peu facile, avec un coupable qui se devine sans grande difficulté. J’aurais aimé une intrigue légèrement plus fine, mais soyons honnêtes : ce n’est pas pour l’énigme qu’on lit La Colère.

19/20. Un roman noir social, viscéral et bouleversant, porté par un duo inoubliable et un propos d’une justesse implacable sur la haine et la rédemption. Page-turner émouvant, il confirme que S. A. Cosby mérite amplement sa réputation. Le Sang des innocents m’attend déjà dans la pile, et quelque chose me dit que je n’ai pas fini d’être secoué.

L'essentiel

Les plus & les moins

La balance d’un roman noir qui frappe là où ça fait mal

  • Un duo inoubliable

    Ike et Buddy Lee se heurtent puis se comprennent, et leur évolution est le cœur du livre.

  • Un titre à double tranchant

    La colère contre les meurtriers, mais surtout celle que ces pères retournent contre eux-mêmes.

  • Un propos frontal et universel

    Racisme, homophobie et masculinité toxique résonnent bien au-delà de l’Amérique rurale.

  • Des archétypes rendus vivants

    Cosby donne chair et âme à des figures qui auraient pu rester des clichés.

  • Un vrai page-turner

    L’émotion et la tension avancent de concert sans jamais retomber.

  • Un versant polar trop facile

    Le coupable se devine sans grande difficulté ; l’intrigue méritait plus de finesse.

  • Une légère surenchère de violence

    Surtout en début de roman, même si elle reste globalement au service du récit.

  • Des personnages un brin attendus

    L’ancien du gang et le redneck cochent beaucoup de cases connues.

Le verdict
19/20

Un roman noir social d’une justesse implacable sur la haine et la rédemption, porté par deux pères qu’on n’oublie pas.

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Publié le 12 août 2026